Collected French Verse — Alfred de Vigny (Part 7 of 8)
XV
Il sourit en songeant que ce fragile verre Portera sa pensée et son nom jusqu'au port; Que d'une île inconnue
il agrandit la terre; Qu'il marque un nouvel astre et le confie au sort: Que Dieu peut bien permettre à des
eaux insensées De perdre des vaisseaux, mais non pas des pensées; Et qu'avec un flacon il a vaincu la
mort.
XVI
Tout est dit. A présent, que Dieu lui soit en aide! Sur le brick englouti l'onde a pris son niveau. Au large
flot de l'est le flot de l'ouest succède, Et la Bouteille y roule en son vaste berceau. Seule dans l'Océan la
frêle passagère N'a pas pour se guider une brise légère; Mais elle vient de l'arche et porte le rameau.
XVII
Les courants l'emportaient, les glaçons la retiennent Et la couvrent des plis d'un épais manteau blanc. Les
noirs chevaux de mer la heurtent, puis reviennent La flairer avec crainte, et passent en soufflant. Elle
attend que l'été, changeant ses destinées, Vienne ouvrir le rempart des glaces obstinées, Et vers la ligne ardente
elle monte en roulant.
XVIII
Un jour, tout était calme et la mer Pacifique, Par ses vagues d'azur, d'or et de diamant, Renvoyait ses
splendeurs au soleil du tropique. Un navire y passait majestueusement; Il a vu la Bouteille aux gens de
mer sacrée: Il couvre de signaux sa flamme diaprée, Lance un canot en mer et s'arrête un moment.
XIX
Mais on entend au loin le canon des Corsaires; Le Négrier va fuir s'il peut prendre le vent. Alerte! et coulez
bas ces sombres adversaires! Noyez or et bourreaux du couchant au levant! La frégate reprend ses canots
et les jette En son sein, comme fait la sarigue inquiète, Et par voile et vapeur vole et roule en avant.
XX
Seule dans l'Océan, seule toujours! -- Perdue Comme un point invisible en un mouvant désert, L'aventurière
passe errant dans l'étendue, Et voit tel cap secret qui n'est pas découvert. Tremblante voyageuse à flotter
condamnée, Elle sent sur son col que depuis une année L'algue et les goémons lui font un manteau vert.
XXI
Un soir enfin, les vents qui soufflent des Florides L'entraînent vers la France et ses bords pluvieux. Un
pêcheur accroupi sous des rochers arides Tire dans ses filets le flacon précieux. Il court, cherche un savant
et lui montre sa prise, Et, sans l'oser ouvrir, demande qu'on lui dise Quel est cet élixir noir et mystérieux.
XXII
Quel est cet élixir? Pêcheur, c'est la science, C'est l'élixir divin que boivent les esprits, Trésor de la pensée et
de l'expérience; Et si tes lourds filets, ô pêcheur, avaient pris L'or qui toujours serpente aux veines du Mexique, Les
diamants de l'Inde et les perles d'Afrique, Ton labeur de ce jour aurait eu moins de prix.
XXIII
Regarde. -- Quelle joie ardente et sérieuse! Une gloire de plus luit dans la nation. Le canon tout-puissant
et la cloche pieuse Font sur les toits tremblants bondir l'émotion. Aux héros du savoir plus qu'à ceux des batailles On