200 Le Philosophe et le Chat-huant PERSÉCUTÉ, proscrit, chassé de son asile,
Pour avoir appelé les choses par leur nom,
Un pauvre philosophe errait de ville en ville,
Emportant avec lui tous ses biens, sa raison.
Un jour qu'il méditait sur le fruit de, ses veilles,
(C'était dans un grand bois,) il voit un chat-huant
Entouré de geais, de corneilles,
Qui le harcelaient en criant:`C'est un coquin! c'est un impie,
Un ennemi de la patrie!
Il faut le plumer vif: oui, oui, plumons, plumons!
Ensuite nous le jugerons.'
Et tous fondaient sur lui: la malheureuse bête,
Tournant et retournant sa bonne et grosse tête,
Leur disait, mais en vain, d'excellentes raisons.
Touché de son malheur, car la philosophie
Nous rend plus doux et plus humains,
Notre sage fait fuir la cohorte ennemie,
Puis dit au chat-huant: `Pourquoi ces assassins
En voulaient-ils à votre vie?
Que leur avez-vous fait?' L'oiseau lui répondit:
`Rien du tout. Mon seul crime est d'y voir clair la nuit.'
201 Le Rol de Perse UN roi de Perse, certain jour,
Chassait avec toute sa cour.
Il eut soif, et dans cette plaine
On ne trouvait point de fontaine.
Près de là seulement était un grand jardin
Rempli de beaux cédrats, d'oranges, de raisin:
`A Dieu ne plaise que j'en mange!
Dit le roi; ce jardin courrait trop de danger:
Si je me permettais d'y cueillir une orange,
Mes vizirs aussitôt mangeraient le verger.'
202 Le Phénix LE Phénix, venant d'Arabie,
Dans nos bois parut un beau jour:
Grand bruit chez les oiseaux, leur troupe réunie
Vole pour lui faire sa cour.
Chacun l'observe, l'examine:
Son plumage, sa voix, son chant mélodieux,
Tout est beauté, grâce divine,
Tout charme l'oreille et les yeux.
Pour la première fois on vit céder l'envie
Au besoin de louer et d'aimer son vainqueur.
Le rossignol disait: `Jamais tant de douceur
N'enchanta mon âme ravie.
-- Jamais, disait le paon, de plus belles couleurs
N'ont eu cet éclat que j'admire:
Il éblouit mes yeux et toujours les attire.'
Les autres répétaient ces éloges flatteurs,
Vantaient le privilège unique
De ce roi des oiseaux, de cet enfant du ciel,
Qui, vieux, sur un bûcher de cèdre aromatique
Se consume lui-même et renaît immortel.
Pendant tous ces discours, la seule tourterelle,
Sans rien dire, fit un soupir.
Son époux, la poussant de l'aile,
Lui demande d'où peut venir
Sa rêverie et sa tristesse:
`De cet heureux oiseau désires-tu le sort?
-- Moi! mon ami, je le plains fort:
Il est le seul de son espèce.'